Concept cinq minutes: Ce n’est pas comme ça chez moi

Les vinyles sont des bêtes à part. Deux personnes achetant le même disque peuvent ne pas avoir la même réaction. Mais pourquoi?

La première explication est que tous les disques ne sont pas nés égaux. Dans les derniers articles, j’ai beaucoup parlé des rééditions, des techniques de gravure, des matrices de pressage. Si une étiquette commande des milliers de disques à travers le monde, il va y avoir autant de disques mères que de régions. Il y aura donc au moins une version pour l’Europe, pour l’Amérique du Nord, potentiellement pour le Japon. Ils connaissent bien leur marchés et vont produire des versions potentiellement différentes à travers le monde. Ou ils vont s’inspirer du travail des autres marchés afin de réaliser des correctifs.

Je n’ai qu’à penser au superbe coffret Melon Collie de Smashing Pumpkins: la version des États-Unis était enregistrée en utilisant au maximum la surface du vinyle, laissant moins d’un centimètre de dead wax (l’espace entre le l’étiquette du vinyle et la fin de la dernière chanson). C’est en théorie une bonne idée pour maximiser la qualité. Hélas, en pratique, plus on s’approche du centre, moins l’aiguille avance rapidement, donc les hautes fréquences sont beaucoup plus difficiles à graver et à reproduire. Et la fin de la première face du premier disque a la chanson Zero (Vidéo Youtube) qui est pleine d’aigus, deux guitares à forte distorsion sur les canaux gauche et droit, bref, un instrument de torture pour les tables tournantes. Ils ont donc corrigé le tir en produisant l’album en Europe, avec une quantité de dead wax un peu plus consistante et régulière.

La deuxième explication est le nombre d’utilisations des matrices de pressage. Créez un disque en métal relativement solide, chauffez le disque à près de 200 degrés, appliquez-y quelques tonnes de pression, refroidissez le disque à température pièce, démoulez le disque, le tout en 30 secondes. Vous allez voir que votre moule va s’user rapidement. C’est ce qui se passe hélas avec nos belles presses. Le premier disque va être parfait, le deuxième aussi, le centième, probablement. Le dix millième va commencer à être moins en forme un peu.

Dans l’article précédent sur le marketing, je vous parlais du procédé Dynaflex qui imprimait sur des disques 80g rendus flexibles par leur épaisseur. Non seulement c’était pour couper sur les coûts de la quantité de vinyle, mais aussi couper sur l’usure des matrices: plus il y a de matériel à presser, plus il faut appuyer fort. Graver un disque 180g va endommager beaucoup plus rapidement une matrice que graver un disque 120g.

En résumé de ce point, je dirais que c’est ce que j’appelle avoir gagné ou perdu à la roulette (analogie aux casinos): parfois on gagne avec une excellente copie, parfois on perds avec une relativement mauvaise copie (les vraiment mauvaises copies sont habituellement jetées par le manufacturier), mais habituellement on arrive à quelque chose de correct. Et c’est pour ça qu’autant j’aime le disque 180g pour sa stabilité, autant pour les grosses quantités d’impressions on risque beaucoup plus de perdre à la roulette… Donc pour moi, je ne vois qu’un argument marketing et rien d’autre. 140g n’a pas tout le lustre du sacrosaint 180g mais possède tous les avantages de stabilité de ce dernier tout en se faisant injustement lever le nez par les acheteurs (d’où la prolifération du 180g encore une fois), et use considérablement moins la matrice (mais toujours plus que les 120g).

Et si on donne un exemple pratique de gravure de qualité, a-t-on raison d’aimer les pressing japonais? La meilleure réponse, encore une fois est noui: le mantra va entrer un jour… la qualité du disque n’est équivalente qu’au soin qu’on y apporte. Au Japon, si on achète un disque de musique, il risque fort d’être deux fois plus dispendieux qu’ailleurs dans le monde. Si on achète un vinyle, il risque fort d’être 140g ou plus, d’avoir été produit à quelques milliers d’exemplaires au maximum (à cause de la taille du marché), il risque fort d’avoir été imprimé sur du vinyle pur (sans matière recyclée). Dans ce cas, oui, on risque d’avoir une qualité impeccable… sauf s’il y a des impératifs de marketing; des essais infructueux; la qualité du ruban est peut-être compromise; la source est peut-être horrible; les gens peuvent profiter de l’engouement pour les versions japonaises pour nous passer n’importe quoi à fort prix; les presses peuvent décider de nous envoyer à l’étranger les copies incorrectement imprimées à la place de les jeter (mais chut!). Et peut-être que le technicien n’a juste pas compris ce genre de musique et a fait un travail de m… (J’en ai quelques uns comme ça)

En d’autres mots, ma copie datant de 1979 ne sonnera pas pareille à ta copie 1979 et c’est normal!

Deuxième partie de cet article: Quand je me rends chez mon ami avec mon vinyle, ça ne sonne pas pareil! Pourquoi? Ok, c’est certain que n’importe qui peut comprendre qu’un système de son à 50 000$ va probablement être de meilleure qualité qu’un système de son à 99$ en spécial. Mais je vais me concentrer sur deux aspects: l’aiguille et la coloration.

Prenons un bon vieux disque 78 tours. Il a des sillons énormes, est en mono, est prévu pour se faire lire avec une pression de plusieurs grammes… et il y a peut-être du sable dans la composition de la gomme laque si c’est un vraiment vieux disque! En effet, les aiguilles des gramophones étaient à usage unique, et ensuite on change la pointe. C’est donc intéressant pour jouer des vieux 78 tours d’avoir une aiguille dédiée et spécialisée aux 78 tours! L’aiguille devrait être beaucoup plus robuste et avoir un rayon de 0,05mm ou plus (50μm – 50 micromètres – 2mil) et est préférable de n’être prévue que pour faire la lecture du signal mono. De faire la lecture du signal stéréo ne fera qu’ajouter du bruit. En comparaison, c’est encore mieux que l’aiguille du temps qui était de 75 (3mil) à 150μm (6mil).

Si on avance dans le temps, on va se retrouver avec les vieux disques mono 33 tours des années 50 et 60 qui devraient utiliser une aiguille plus menue mais quand même grosse, comme des 25μm mono (1mil). Avec la venue des disques stéréo, on standardise beaucoup plus la taille et le format habituel est de 10 à 20μm. La forme passe de conique dans les années 60 à sphérique pour les DJ et elliptique pour les tables tournantes des fanas de vinyles. Les aiguilles sphériques sont prévues pour jouer des disques à fort volume, réduire le bruit de fond et augmenter la résistance de l’aiguille. Les aiguilles elliptiques sont prévues pour lire exactement ce qu’il y a sur le sillon, y compris les micro-informations tel que le bruit de fond.

VinylEngine – représentation de trois types de coupe de diamant d’aiguille

Et si on avance dans les modèles pour audiophiles, on va se retrouver avec des formes d’aiguilles plus ésotériques, tel que les Shibata, SAS, Microline, MicroridgeGyger, les Super Fine Line à 5-10μm et les Micro Linear et van den Hul à 2-5μm! Certaines aiguilles vont lire l’information directement au centre du sillon, d’autres vont se rendre très légèrement sur les bordures du sillon. Le but est d’éviter l’usure prématurée du disque, mais aussi d’éviter les zones usées par les tables tournantes des anciens propriétaires des disques usagés. En effet, si un sillon est usé au centre, tu as beau avoir la meilleure aiguille du monde qui lit ce qui est usé au centre, tu n’auras aucune information. J’ai surtout parlé du rayon transversal d’aiguilles mais que ce n’est qu’un des très nombreux paramètres! La van den Hul n’est pas nécessairement supérieure aux autres malgré la petitesse de la pointe!

VinylEngine – image haute résolution d’une aiguille van den Hul

Donc, une aiguille à 500$ peut très bien avoir une meilleure performance qu’une aiguille à 10 000$ pour un disque en particulier (mais on ne doutera pas que sa qualité va habituellement être meilleure pour la majeure partie des autres disques)! Ces inventions d’aiguilles n’existent pas pour rien: certaines comme les Shibata ont étés conçues afin de lire efficacement les informations de 40 à 50KHz; d’autres comme la Gyger cherchent à répliquer le plus possible la forme du saphir de l’appareil de gravure. Chaque type d’aiguille va être optimisé pour une sorte de gravure de disque. Et si dans notre malchance on tombe sur un disque inadéquat pour notre aiguille, la qualité sonore va s’en ressentir. Si on tente de faire jouer un superbe disque 78 tours de haute qualité avec notre aiguille Micro Linear, on risque d’avoir de la mauvaise qualité ainsi que de malmener notre belle aiguille (c’est moins grave pour des aiguilles conventionnelles mais une aiguille si petite risque de se faire ramasser par même des particules de poussière). Si on tente de faire jouer un disque DMM ayant du streaking avec notre aiguille Shibata, on risque d’augmenter le bruit de ce dernier vu que l’aiguille est prévue pour faire jouer précisément ces fréquences. Si on tente de faire jouer un disque pour DJ enregistré très fort avec notre Microridge, on risque d’avoir une aiguille travaillant très fort pour rien. À l’opposé, si on fait jouer un disque de 30 minutes par face avec notre aiguille sphérique pour DJ, on risque d’avoir une sonorité très écrasée.

VinylEngine – exemple de spécifications d’aiguilles

Et on peut juste être malchanceux. J’ai eu la chance d’écouter un réellement excellent système de son (dans les meilleurs que j’ai entendus dans les récentes années) avec une incroyable aiguille et un disque superbe. Mais le disque avait un rumble très lent de quelques hertz. L’aiguille hélas reproduisait fidèlement ce grondement sur toute la face, ce qui donnait un effet de vibrato sur toute la musique du disque! Je suis à peu près certain que ce n’était pas la faute du système de son et en même temps, la faute de cette gravure de disque n’est probablement pas présente lorsque reproduite avec beaucoup d’autres aiguilles. Ce n’est qu’un mauvais agencement. Ça arrive. Et plus on joue dans les «ligues majeures» des audiophiles, plus on risque ce genre de mauvais agencements, de tomber sur un disque qui nous semble plat, qui a des défectuosités, qui joue comme un mal de ventre, qui sautille inutilement. Pendant ce temps, le tank à 50$ va jouer le tout bien correctement et sans prétention mais sans nous rendre un quelconque attachement viscéral à la musique non-plus.

Et en dernier point, justement, il y a la coloration d’un système de son. Aucun système de son n’est extraordinaire pour tous les styles de musique tout comme deux paires d’oreilles n’ont jamais exactement les mêmes affinités! Si on écoute un album de death metal sur un système de son prévu pour du dubstep, on risque fort de se retrouver avec quelque chose de parfaitement inadéquat. Si on écoute un album de jazz sur un système de son prévu pour du rock moderne, on risque d’avoir des sensations louches. Et si comme moi vous écoutez de tous les styles de musique, vous allez devoir faire des compromis et avoir une sonorité adéquate (mais pas extraordinaire) pour tous les styles de musique.

Mon aiguille principale: la EMT TSD15-SFL (ma photo)

Je connais les failles de mon système, je connais ses forces et ses faiblesses. Et j’ai choisi mon aiguille pour sa qualité permettant de lire à peu près tous les disques à l’exception des 78 tours et certains vieux disques. Je sais que mon aiguille est extraordinaire pour le dance, le jazz et le classique mais grince légèrement sur les solos de guitare du rock. Je sais que mon aiguille est très analytique en général mais a tendance à jouer ses basses un peu exagérément et les extrêmes-hautes d’une façon très présente et rugueuse. J’ai monté mon système de son avec mes propres goûts, mes oreilles, ce que j’aime comme sonorité. J’ai testé les composantes avant de les acheter afin de m’assurer qu’elles ajoutent une coloration que j’aime à mon système de son, que toutes les composantes agissent en harmonie, viennent balancer les défaillances du reste du système. Donc c’est mon système pour mes oreilles à moi et mes affinités. Vous allez peut-être tomber en amour, ou peut-être que votre disque va être vraiment mal reproduit sur mon système de son chez moi.

Mon «clou» à 78 tours: la Grado 78

Tout ceci pour vous faire un Mea Culpa: vous avez tout aussi raison d’être en désaccord qu’en accord avec mes articles! Peut-être que mon disque à moi n’a pas gagné sur la roulette de l’achat. Ou peut-être que j’ai eu une chance inouïe et obtenu un des 30 beaux disques à être sortis de cette presse. Peut-être que le disque est usagé et a été mal usé versus mon aiguille. Peut-être que le disque est neuf mais qu’il tombe tout juste dans les failles de mon système de son. Peut-être aussi que je trouve la sonorité déplaisante à mes oreilles. Ce que je peux dire, c’est que pour moi, la qualité sonore est telle que je la décris, sur mon système de son à moi avec mes oreilles. Mais ce n’est peut-être pas le cas pour vous! Je me suis assuré que je sois relativement neutre à travers l’éventail de styles et d’années d’enregistrement mais vous aurez probablement une opinion différente de la mienne.

Bonne écoute!

Quelques images de cet article proviennent de la version archivée du lien VinylEngine sur les formes d’aiguilles: http://web.archive.org/web/20150112102330/http://www.vinylengine.com/turntable_forum/viewtopic.php?t=22894

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