Concept cinq minutes: Le futur de la zique

Nous sommes réellement choyés de vivre dans une si incroyable période musicale. D’un côté, on a la joie d’avoir une démocratisation de la production musicale, on a la chance de pouvoir écouter beaucoup de musique gratuitement en-ligne, on découvre plein d’artistes, d’albums et de bijoux one-hit wonder dans le confort de notre salon sans avoir payé un sou (ici, ceux qui pensaient que Fréquences me limitaient dans mes écrits viennent d’en avoir pour leur argent). De l’autre bord, on a la chance de pouvoir écouter la musique produite avec le plus grand des soins sur le média approprié pour notre type de musique préféré, que ce soit sur cassette (si si), vinyle, CD, Blu Ray ou même bandes magnétiques, on a des passionnés de la pire espèce qui tiennent des magasins de disques juste parce qu’ils sont passionnés de musique et aiment disséminer la joie musicale dans les cœurs de tous leurs clients.

Nous sommes chanceux de pouvoir poursuivre dans les traces de nos parents. Ne soyons pas trop imbus de nous-mêmes, les scientifiques des années 30-40-50 n’étaient pas fous. À l’ère de nos ((arrières-)grands-)parents ou lors de notre jeunesse, s’inventait les meilleures technologies encore utilisées aujourd’hui. On n’a qu’à penser aux lampes, les triodes et les pentodes, ces bêtes qui sont encore présentes dans les amplis de nos guitaristes favoris. On peut aussi penser aux techniques de gravure sur disque vinyle 33 tours et 45 tours. Et bien sûr, il y a les grosses bobines de ruban magnétique. Le principe même de la haute fidélité tel qu’on la connait aujourd’hui s’est démocratisé à ce moment. En fait, les enregistrements d’après la deuxième guerre se tiennent fort bien à l’écoute encore aujourd’hui!

Attention à la fausse désuétude! Non, le monde n’était pas en noir et blanc il y a 100 ans. Les robes avaient bel et bien des jolies couleurs. De la même façon, non les disques 78 tours ne sonnaient pas si grichus que ce qu’ils sonnent aujourd’hui. Une des raisons est que nous n’avons plus les technologies qu’ils utilisaient auparavant pour l’écoute. Afin de profiter d’une bonne écoute des 78 tours, il faut d’abord avoir une table tournante permettant de faire jouer les disques de 60RPM à 90RPM parce que non les disques n’étaient pas tous enregistrés à la même vitesse. Ensuite, il faut se trouver une aiguille spécialisée pour les 78 RPM. Ensuite, votre préampli phono possède ce qu’on appelle un filtre RIAA qui a été normalisé en 1955 aux États-Unis (courbe IEC fort similaire mais pas identique en Europe). Donc tous les disques d’avant les années 60 avaient fort probablement une courbe d’égalisation différente de celle qui est fournie dans notre préamp! Vous pouvez lire le texte fort instructif du logiciel Audacity sur l’égalisation des 78 tours afin d’en savoir plus. Bien entendu, un disque datant de 80 ans va avoir reçu plus que son lot de mauvaises lectures, de soleil, de fumée de cigarette, de doigts d’enfants plein de beurre d’arachides, de mauvaise aiguille, d’objets contondants sur le disque. Alors le popcorn est tout de même légèrement de mise… mais vous allez vous rendre compte que même les bons vieux 78 tours sont de bien meilleure qualité que vous ne pourriez l’imaginer.

De la même façon, les technologies inventées depuis 100 ans sont parfaitement valables encore aujourd’hui. Aujourd’hui, les amplificateurs sont surtout des amplis opérationnels contenus sur des puces électroniques de Classe D (que les bonzes marketing ont backronymé “digital”) mais le principe des classes A, AB, B, C ou D, ça tient encore aujourd’hui et beaucoup des plus grands amplificateurs sont de classe A ou AB [NDLA édité! merci à Jean pour la précision sur les amplis classe D! J’aime quand les lecteurs me disent quand je vais trop loin dans mes simplifications! Continuez comme ça!] . Les principes des haut parleurs des années 60 sont encore la base pour aujourd’hui. Les rubans magnétiques sont encore incroyables et possèdent des bijoux de qualité inestimable. Le vidéoclip History Repeating est un bel exemple, où Propellerheads a pris les mêmes caméras vidéos utilisées par la BBC dans les années 50, noir et blanc, pour produire un incroyable vidéoclip de qualité exceptionnelle.

Et ici vient ma première vérité horrible à savoir: les gens n’aiment pas avoir tort (moi le premier, je ne pointe pas le doigt vers l’extérieur, je me regarde le nombril aussi)! Les gens vont faire tout ce qu’ils peuvent pour avoir raison, pour se crêper le chignon et réduire l’Autre au néant. Ainsi, je peux dire que je suis aujourd’hui l’heureux possesseur d’un disque de David Bowie, Let’s Dance, sorti en 1983. Ce disque, je l’ai acheté encore scellé et c’est moi qui l’ai ouvert, plus de 30 ans après sa sortie! Et quel disque, quelle qualité, quelle sonorité, quel vinyle impeccable, beau, aucun bruit de fond, aucun popcorn, une belle chaleur, c’est juste parfait. Est-ce que je vous surprendrais si les fans de Bowie disaient que ce n’était pas du vrai Bowie mais juste du vulgaire disco pop? Est-ce que je vous surprendrais si des mélomanes du moment disaient que ce n’est pas de la vraie musique? Est-ce que je vous surprendrais si des audiophiles du moment disaient que ça ne valait pas un bon vieux Deutsche de classique? J’aurais pu donner beaucoup d’exemples de disques, que ce soit des disques de rock progressif comme Quadrophenia de The Who (Salut, Jean!), les compositions de Delia Derbyshire, Jean Sauvageau, des disque de Jazz (quelle horreur de musique enregistrée par et pour des blacks! [NDLA: sic&anachronisme! non je ne suis pas capable d’écrire le mot n… des années 60, déjà que j’écris du sarcasme et que ça me fait mal de savoir que des gens aient pu penser ça – le pensent encore parfois en fait]). Bref: Hélas, les gens aiment rabaisser ce qu’ils ne connaissent pas.

Le numérique, c’est de la m…, les rubans, c’est mauvais… les cassettes, quelle qualité minable…, le disco ce n’est pas de la vraie musique…, les vinyles, ça sonne mauvais… On devrait juste arrêter d’écouter de la musique! Ou faire l’opposé et dire qu’il y a de la place pour chaque style, chaque technologie.

Donc … toute musique, toute technologie, même désuète, est bonne à avoir. Et la distribution de la musique va où justement?

Oui, je crois fermement que la diffusion en continu sur Internet (le streaming) est là pour rester et oui je crois que c’est le futur. En fait, j’en parlais hier avec mon pote Mike (salut Mike!) dans le train et on s’entendait que plus ça va aller, plus les formats vont être de qualité irréprochable, que ce soit en vidéo ou en audio. On a encore de la compression parce qu’il manque de bande passante mais quel chemin on a fait dans ce 21e siècle: passés de fichiers audio MP3 à 128K encodés le plus rapidement possible, nous sommes rendus dans l’ère ou Tidal sort dorénavant sa musique sans aucune perte (qualité CD) et ils viennent de sortir cette année leur support au format MQA, permettant d’avoir au moins la qualité CD et au plus une approximation des fichiers maîtres à 192KHz. Je n’entrerai pas dans le débat si MQA est une bonne idée ou non mais c’est une première sur un site de distribution de musique en continu et on voit comment l’accessibilité à la musique avance et dépasse même les formats physiques.

Mais surtout, le futur est aussi le pouvoir de décider. De décider de ses technologies, surtout pour l’artiste. Ainsi, un artiste peut décider d’enregistrer sa musique en 352.8KHz (un CD est 44KHz!) avec chaque valeur en virgule flottante. Cette qualité numérique est abominablement ridicule! Pour fins de comparaison, on pourrait entrer moins de cinq minutes de musique sur un CD à cette fréquence d’enregistrement! Et ça, c’est du stéréo. En pratique, c’est présentement la qualité audio ultime, ce qui est le plus près des limites de tous les équipements. En fait, des tests psychoacoustiques tendent à démontrer que les gens préfèrent la musique avec moins de qualité, que d’ajouter tant de hautes fréquences ne fait que saturer notre canal auditif d’informations inutiles. Soyons honnêtes, les vinyles, c’est aussi de moins bonne qualité qu’un CD, comme j’écrivais dans mon premier Concept Cinq Minutes il y a quatre mois. Mais les gens préfèrent la sonorité du vinyle parce qu’elle est plus chaleureuse et plus près de ce que l’oreille tend à aimer comme sonorité. Je vais être bien honnête, je me fous pas mal de ce que les autres pensent: la musique, reproduite par un système de son, ce n’est pas la vérité d’une salle de concert! Encore mieux, des studios d’enregistrement, ce n’est définitivement pas fait pour vous montrer la réalité, pas plus que les magazines de mode sont là pour vous montrer autre chose que du Photoshop. Le but ultime est de faire plaisir à vos oreilles et surtout aux oreilles du musicien. Alors si le musicien préfère enregistrer son disque sur des bandes magnétiques analogiques, c’est que c’est la sonorité qu’il recherche.

Décider de son enregistrement! Un artiste peut décider qu’il enregistre sur Protools ou sur des rubans magnétiques à 15 pouces par seconde sur bandes 2 pouces avec 16 têtes pour ses bandes maîtres (désolé pour le chinois du jargon). Un musicien peut décider qu’il aime la sonorité des transistors dans son ampli ou qu’il préfère la chaleur des lampes. Un musicien peut décider de se payer une console de montage sonore Neve des années 60 ou d’avoir la dernière Soundcraft Signature. Incroyablement pour notre génération qui achète ce qu’il a besoin, un artiste peut aussi totalement décider qu’il fabrique ses propres instruments et appareils afin d’obtenir exactement ce qu’il recherche. Comme mes guitares chez moi qui sont faites par des luthiers et qui ont très précisément la sonorité que je recherche. Un artiste peut donc décider de choisir ses propres armes, tout en sachant que chaque décision va impacter la sonorité. Finalement, le choix ultime: un musicien peut décider de s’en ficher et de faire de la musique!

Décider de son format de distribution!

Le disque vinyle a une qualité extraordinaire lorsqu’il est produit avec amour. Ou carrément de faire du punk rock en 33 tours sur un disque 7 pouces et se ficher de la «qualité perçue» mais avoir la sonorité qu’on recherche. Surtout, les vinyles plaisent à l’oreille.

Le CD possède juste assez de qualité afin de faire ressortir le meilleur de la musique, sans trop. Juste assez. Tant que les producteurs et musiciens comprennent qu’ils devraient slacker sur la quantité de volume et juste laisser respirer le matériel.

La bande magnétique est l’ancien format audiophile. On pouvait acheter des bandes préenregistrées copiées directement des bandes maîtresses. Aujourd’hui, avec des fournisseurs de bandes tels que The Tape Project, on a accès aux superbes enregistrements, modernes ou anciens, avec des rubans copiés avec le plus grand soin avec incroyablement peu de pertes. Je me lance: ça serait génial que tous ceux qui enregistrent leur matériel sur bande magnétique ou ont des stocks de bandes magnétiques rendent disponible leur produit final pour les audiophiles. Oui il y en a qui seraient prêts à payer des centaines de dollars pour une copie parfaite des rubans sources des grands artistes. Je vous parle à vous, Sony, Warner et cie. Je vous parle à vous, les plus petits qui font de l’enregistrement sur bandes comme Constellation. Et oui, je vous parle, artiste qui êtes assis sur votre ruban maître qui prend la poussière depuis 20 ans.

La diffusion en continu (streaming) et les fichiers audio. Oui il y a une place pour le streaming. Et après en avoir fait l’encensement, je vais vous dire ce qui n’est pas épatant. De un, il y a la compression (MP3, MP4, OGG, …) qui réduit la qualité du fichier. Et la recompression quand jouée via Youtube. Et la re-recompression quand on choisit une résolution d’écoute de moins bonne qualité. Et la re-re-recompression qu’on fait parfois sur notre ordinateur. Bref: un premier point dangereux pour la qualité, c’est qu’on dégrade la qualité à toutes les étapes.

Et en deuxième, les fichiers ne nous appartiennent pas! Si un Jay-Z décide que son dernier album n’est plus disponible sur Spotify ou sur iTunes, eh bien on ne pourra plus le jouer! Vous allez me dire oui mais Michel, moi j’ai mes fichiers sur mon ordinateur, ils sont à moi. Ça fait assez longtemps que je fais de l’informatique pour savoir qu’on perd les fichiers éventuellement, qu’ils se corrompent… ou qu’on les envoie dans un endroit pratique, comme iTunes, et que ce dernier peut parfaitement décider que nos fichiers devraient être convertis en MP4 128K à cause d’une erreur de programmation ou de manipulation.

Ce n’est pas pour rien que le vinyle est de retour à la mode. Les gens désirent du physique, ils désirent posséder un objet. Et le fait d’aller chercher une copie impeccable d’un disque de 1960 va leur apporter autant (sinon plus) de plaisir que d’écouter de la musique jetable en streaming. En plus, une superbe pochette 30cm. Quand même. Et ce n’est pas pour rien que le CD va probablement revenir à la mode: quand les gens vont avoir perdu leur album de Wu-Tang Clan parce qu’il ne sera plus disponible sur les serveurs du distributeur, ils vont se rendre compte à quel point c’est friable. Juste dans les deux dernières semaines, je suis rendu à trois de mes amis qui crient à l’injustice parce que Netflix a décidé qu’il enlevait la série télévisée qu’ils écoutaient.

En résumé, je crois fermement que nous vivons dans une excellente ère pour la musique. On a une démocratisation musicale extrême, on a accès à des technologies nous donnant des tessitures musicales incroyables, telles que le musicien le décide. On peut autant ne rien dépenser pour le vidéoclip sur Vevo que d’aller chercher un ruban à 500$US pour être le plus près de la version originale. On peut aller chercher des bijoux des années 50 dans la boîte à 1$ du magasin tout comme faire la trouvaille de la version audiophile du même disque à 200$. On a la musique du monde au bout de nos doigts et on a nos experts de votre disquaire qui en font leur vie de connaître Lee Hazlewood et de vous le faire découvrir. Et ce n’est définitivement pas parce que c’est vieux que c’est moins bon!